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Speech by H.H. The Aga Khan in French at the Academie des Beaux Arts in Paris, France 2016-06-22

Date: 
Wednesday, 2016, June 22
Location: 
Source: 
ismaili.net
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Author: 
Aga Khan IV (H.H. Prince Karim)

Discours prononcé par Son Altesse l’Aga Khan
pour l’installation de M. Dominique Perrault à l’Académie des beaux-arts
le mercredi 22 juin 2016

Bismillah-ir-Rahman-ir-Rahim

Monsieur Dominique Perrault

Votre premier jour sous la Coupole inspire de grandes joies :

- Je perçois la vôtre, filtrée au travers de l'émotion, en ce jour mémorable entre tous, de votre vie lumineuse; - Je perçois celle de tous ceux qui sont rassemblés autour de vous, heureux de ce que vous apportez à l'Académie des Beaux-Arts; - Je ressens pour ma part celle de vous accueillir et d’admirer votre œuvre.

Cette joie profonde éclaire notre présent et notre avenir mais elle doit se fondre dans nos cœurs avec le regret et la tristesse d'avoir perdu également ceux qui nous ont précédés.

Vous nous direz, bien sûr, tout ce que nous devons à Marc Saltet, dont vous occuperez dorénavant le fauteuil. Et nous serons tous très attentifs à l'éloge que vous allez prononcer dans quelques instants en mémoire de ce grand architecte qui nous a quittés en 2008.

Permettez-moi aussi d'exprimer ici la peine que j'ai ressentie à l'annonce du décès récent de Zaha Hadid, cette grande architecte. Source constante d’étonnement, elle était acclamée au rang des meilleurs et elle avait accepté d'être membre du Master Jury du Prix Aga Khan d'Architecture 2001 et, en 2004, de faire partie de son Comité de Direction. Que Marc Saltet et Zaha Hadid soient en Paix. Dominique Perrault, vous êtes né le 9 avril 1953 et c'est très tôt que vous avez choisi la voie de l'architecture, puisque, seulement vingt ans plus tard, vous avez été reçu à l'Ecole nationale supérieure d'Architecture de Paris-La Villette. Elle vous couronna de son diplôme en 1978. Puis vous avez prolongé vos études en abordant l’urbanisme à l’Ecole des Ponts et Chaussées et aussi l’histoire urbaine à l’Ecole des Hautes Etudes. A cette époque déjà, vous aviez bien des rêves. Je pense que vous avez eu en partie le bonheur de les réaliser, et de les réaliser en lettres majuscules. Donner une forme matérielle à vos rêves a toujours été et continue d’être, me semble-t-il, un élément essentiel de votre inspiration et de votre approche de l’architecture.

Vous avez su créer des formes et des volumes, des paysages diriez-vous, qui traduisent votre perception de la valeur architecturale du vide, vide auquel l’occupant, c’est à dire l’humain, donne vie. Vous utilisez le vide entre les corps de bâtiments avec le même soin que dans les bâtiments eux-mêmes. Il me semble que, contrairement à beaucoup d’architectes contemporains, vous ne considérez pas l’architecture au premier chef comme un volume sculptural, destiné à être admiré de l’extérieur, mais plutôt comme un espace dans lequel l’homme peut vivre heureux, méditer et créer.

De toutes les formes d’art, l’architecture est la seule qui impacte de manière immédiate, tangible la qualité de vie des personnes. L’architecture ne peut se suffire comme création pure. L’architecte se doit de tenir compte de multiples facteurs matériels, climatiques, topographiques et techniques. Ces facteurs extérieurs en font un art en constante évolution et investissent l’architecte que vous êtes d’une responsabilité qui n’incombe à aucun autre créateur.

Au demeurant, vos espaces, votre espace, se caractérisent par la lumière, par des jeux de lumières. Votre Pavillon Dufour est inondé de lumière, tout, comme votre Théâtre d’Albi et même votre Passerelle d’Arganzuela. Vous avez, me semble-t-il, l’âme d’un metteur en scène car vos intérieurs, comme vos bâtiments eux-mêmes, ont quelque chose de théâtral. Ils participent de la Nature, mais de la Nature réaménagée pour être plus frappante, plus singulière, transformée en un véritable décor sans que ce décor ne semble jamais artificiel, inapproprié ou même fait pour l’homme où il aurait pu être, où il aurait aimé être. Je suis admiratif du rythme qui caractérise vos créations, la façade rythmée d’éléments inusuels des tours viennoises, les jeux de cercles ou de demi-cercles qui nous enroulent dans la Passerelle madrilène ou même dans un plafond, par exemple, celui du Pavillon versaillais. Rythme, jeux de cercles, jeux de lumières, quelque chose de théâtral, voilà ce que je vois dans vos créations, et vous avez eu le courage de poursuivre ces formes, ces décors. Chez vous, l’abstraction et la géométrie sont rendues tangibles et humaines pour étonner sans choquer, pour innover avec une simplicité apparente. Je ne pense pas que pour vous, « modernité », et « simplicité » soient synonymes. Ceux qui occupent vos espaces doivent s’étonner de se retrouver dans un monde nouveau, dans un environnement inédit.

Comme cette université à Séoul, creusée dans une colline artificielle, faisant disparaître l’architecture pour faire apparaître la nature, un campus connu et reconnu aujourd’hui dans le monde entier comme un chef-d’œuvre. Voilà une courte, et je le reconnais, très personnelle présentation de votre œuvre. Car il est difficile d’exprimer en mots ce qui chez vous est d’abord une expérience vécue ou, à tout le moins, une succession d’images qui accompagnent et encadrent la personne qui se trouve dans une de vos créations. Cela dit, il faut que je mentionne encore trois de vos grandes réalisations en France. Il est légitime de commencer par l'Usine de Someloir, à Châteaudun, la première commande révélatrice de votre jeune agence. C'est un trait horizontal dont les matériaux nobles qui l'habillent étirent encore la forme. Vous donniez ainsi, selon vos propres termes, ses lettres de noblesse à la "boîte industrielle", une Villa Savoye en tôle, un croisement d’architectures entre Le Corbusier et Jean Prouvé.

Vous poursuivez votre exploration de l'horizontalité en concevant l'Ecole supérieure d'ingénieurs en électrotechnique et électronique, caractérisée par une courbe très aplatie s'ouvrant sur une vaste esplanade frappée de biais par l’immense javelot de métal du sculpteur Piotr Kowalsky. Frédéric Edelmann, critique d'architecture au journal Le Monde, salue cette réalisation en écrivant qu'il s'agit du "coup de maître d'un jeune architecte": vous aviez 35 ans.

Et puis … c'est la gloire ! L'année de vos 36 ans vous remportez le concours international de la Bibliothèque nationale de France. Cette réalisation exprime des particularités architecturales qui vous sont chères, tel que l’usage de la « cotte de maille », dont vous habillez les sols, les murs, les plafonds, les préférant à la froideur des surfaces modernes. Vous prenez le parti d’enterrer les salles de lecture, disposées autour d'un jardin inaccessible et cependant propre à la sérénité requise en de tels lieux. Ses quatre tours rythment la "ligne de ciel" de l'Est parisien par un hommage symbolique au livre ouvert, c'est-à-dire celui qui est utile. Là encore on retrouve espace et rythme, le vide devenu harmonie.

Notre confrère Erik Orsenna dira à l’époque de la très grande bibliothèque, qu’elle est comme un livre. Sa richesse est à l’intérieur, son jardin, son cloître, ses lieux d’étude comme l’avait voulu le Président François Mitterrand, une abbaye de tous les savoirs du monde.

Vous savez que cette œuvre connait des laudateurs et des détracteurs pour une multitude de raisons fort différentes dont plusieurs n’ont rien à voir avec l’architecture. Il en a été ainsi de tout temps. Ces débats marqueront néanmoins un grand moment d'histoire de l'architecture parisienne, à l'aune de ce qu'ont goûté et subi vos augustes prédécesseurs!

Je veux encore mentionner votre œuvre hors de France, avec trois autres exemples :
- Le Vélodrome et la Piscine Olympique de Berlin, qui transforment, grâce à une géométrie pure du cercle et du rectangle, la périphérie berlinoise en lui offrant un vaste verger planté de plusieurs centaines de pommiers français,

- L'extension de la Cour européenne de Justice à Luxembourg, dans laquelle deux tours signalent ce nouveau palais de justice, conçu comme une acropole européenne, et dont la troisième formant un campanile est en cours d’édification,
- La Tour Fukoku à Osaka qui, pour moi, est une symbolique verticale de la voie du simple vers le complexe, ou l'inverse, selon le sens du coup d'œil. Le recours à la symbolique de l’arbre dont les racines se développent près du sol et dont le tronc s’affine à mesure qu’il s’élève est magnifiquement renforcé par le traitement de la façade qui, rugueuse à la base, devient lisse au fil des étages.

Toutefois, je dois aussi évoquer l’avenir immédiat. Il s’agit de ces deux projets qui, par coïncidence, nous rapprochent :

- La mission que Monsieur le Président de la République vous a confiée, de repenser, conjointement avec le Centre des monuments nationaux, l'avenir de l'Ile de la Cité, ce sublime quartier que j'ai le grand plaisir d'habiter quand je viens à Paris. Cette mission d’étude et d’orientation a pour objet de réfléchir à l’avenir de cette île et d’imaginer comment associer de meilleures qualités urbaines à ce site, faire vivre ensemble ce magnifique patrimoine avec les usages de notre époque pour faire battre le cœur du cœur de la capitale;

- Et bien entendu le projet du nouvel hippodrome de Longchamp, dont l'importance va nécessiter cette année, et peut-être même l'an prochain, le transfert à Chantilly des courses hippiques les plus prestigieuses, notamment le Prix de l'Arc de Triomphe. Encore un ensemble architectural qui doit s’inscrire dans un paysage patrimonial, le Bois de Boulogne, avec douceur et poésie, avec naturel dirions-nous.

Vous savez l’honneur que nous a fait l’Institut de France en confiant à la Fondation pour la sauvegarde et le développement du domaine de Chantilly la gestion de ce patrimoine. Nous le devons au travail qu'ont réalisé depuis dix ans Pierre Messmer et Gabriel de Broglie, deux grands Chanceliers de l'Institut de France, le Ministère de la Culture, la région des Hauts de France, le département de l'Oise, la Ville de Chantilly, France Galop et la Fondation pour la sauvegarde et le développement du Domaine de Chantilly que j'ai le privilège de présider. Au Domaine de Chantilly, la priorité est donnée à la restauration du patrimoine inestimable du château, des Grandes Ecuries du parc et des bâtiments que recèle celui-ci. L’architecture a toujours occupé pour moi une place prépondérante. C’est parce que l’architecture répond aux besoins essentiels de la vie, qu’elle impacte directement la qualité de vie et possède le pouvoir de l’améliorer.

Lorsque j’ai créé le Prix Aga Khan d'Architecture, il y a quatre décennies, le monde musulman était - et continue à l’être - confronté à de vastes défis de développement associés à des problèmes socio-économiques. Ce Prix a été créé afin de reconnaître la valeur de l’architecture comme instrument au service de la société, et de récompenser tous les trois ans des œuvres architecturales contribuant à améliorer les conditions de vie et qui promeuvent l’excellence dans le domaine de l’architecture. C’est dans ce contexte qu’il a été essentiel d’identifier des conceptions architecturales qui favorisent le développement des infrastructures, l’amélioration de l’environnement et de l’habitat, tant en milieu urbain que rural, contribuant au développement de la société civile, particulièrement dans des contextes multiculturels.

Vous comprendrez donc l’importance que j’accorde au rôle de l’architecte. Dominique Perrault, vous avez su aller au-delà en croyant à la dimension holistique de l’architecture, son pouvoir de transformation de nos lieux de vie en des environnements qui nous protègent, qui nous unissent et nous tranquillisent, en créant un langage de transparence, de sacralité, allant du sol vers la lumière.

Permettez-moi enfin, Dominique Perrault, en guise de conclusion, de rappeler les lauriers dont vous avez été couronné, chacun ponctuant un succès. Je cite pêle-mêle :

- Officier de la légion d'honneur,

- Le Grand prix national de l'Architecture,

- La Grande médaille d'or de l'Académie d'architecture,

- Le Prix d’Architecture européen Mies Van Der Rohe,

- Le Premium Imperiale, Nobel de la culture décerné par le Japon, - Et aussi votre engagement dans l’enseignement, votre chaire à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne.

Et, … pardonnez-moi d'ajouter :

Votre désignation au sein du Jury du Prix Aga Khan d'Architecture 2016. Je rappelle à votre souvenir que l’illustre architecte Kenzo Tange, auquel j’ai eu l’honneur de succéder sous cette coupole, avait été membre du Jury du premier cycle du Prix Aga Khan d'Architecture dès 1978.

Cependant, Dominique Perrault, votre plus beau titre dans cette longue liste est, à n'en point douter, votre élection au fauteuil de Marc Saltet. Il nous donne le bonheur de vous recevoir aujourd'hui au sein de notre Académie, et de vous féliciter de tout cœur d’une reconnaissance, ô combien méritée.

Bienvenue Monsieur Dominique Perrault !

Je vous remercie.


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